DE NULLE PART de Claire Favan

 Un thriller sans suspense, mais d’un réalisme implacable

⭐️⭐️⭐️

Il est toujours intéressant d’aborder un roman avec des attentes précises, surtout lorsqu’il s’agit d’une autrice dont on connaît déjà l’univers. Avec Claire Favan, j’attendais un thriller intense, dérangeant, porté par une violence assumée, presque viscérale — ce mélange d’horreur, de tension et de noirceur qui fait souvent la force de ses récits. De nulle partprend pourtant une direction sensiblement différente. Et si le roman ne répond pas entièrement à ces attentes, il n’en demeure pas moins marquant, mais pour des raisons qui tiennent davantage à son réalisme qu’à son suspense.

Dès les premières pages, le ton est donné à travers une scène d’une brutalité froide, presque clinique : une mère abandonne ses jumeaux dans un carton devant une église avant de mettre fin à ses jours. Ce point de départ, à lui seul, installe une atmosphère lourde, profondément ancrée dans une réalité sociale difficile à ignorer. Il ne s’agit pas ici de construire un mystère autour d’un crime, mais de plonger le lecteur dans une succession d’événements plausibles, presque ordinaires dans leur tragédie. L’intervention de l’Aide Sociale à l’Enfance, la séparation des enfants, les logiques administratives qui dictent des destins — tout cela participe à une forme de réalisme glaçant.

Le roman suit alors le parcours de l’un des jumeaux, dont la trajectoire est marquée par une instabilité constante. Ballotté de famille d’accueil en foyer, il grandit dans un système qui, malgré ses intentions, semble incapable de lui offrir une véritable stabilité. La situation devient encore plus tragique lorsque ses parents adoptifs disparaissent, l’un brutalement, l’autre dans une lente agonie. Ce détail, en apparence secondaire, révèle pourtant toute la rigidité d’un cadre administratif où l’humain semble parfois s’effacer derrière les procédures. L’impossibilité d’une adoption, liée à des questions d’autorité parentale, illustre avec une grande justesse ces absurdités systémiques qui peuvent briser des trajectoires de vie.

C’est dans cette accumulation de drames réalistes que le roman trouve sa véritable force.

Claire Favan ne cherche pas à impressionner par des effets spectaculaires, mais à confronter le lecteur à une réalité sociale dure, souvent invisible, et pourtant profondément ancrée dans notre société. Le malaise ne naît pas ici de la peur, mais de la reconnaissance. Ce qui est raconté pourrait exister — et existe sans doute déjà. En cela, De nulle part s’éloigne du thriller classique pour se rapprocher d’un récit presque sociologique, où la violence est moins spectaculaire que structurelle.

Pourtant, c’est précisément ce choix qui constitue aussi la principale limite du roman.

En s’éloignant des codes traditionnels du thriller, le récit perd en tension narrative. L’intrigue, bien que solide dans sa construction, reste relativement linéaire. Les événements s’enchaînent sans véritable surprise, et le lecteur anticipe souvent ce qui va se produire, que ce soit dans les actions des personnages ou dans les tournants du récit. Cette prévisibilité affaiblit l’impact global, notamment dans un genre où le suspense et les retournements de situation jouent un rôle central.

L’introduction du frère jumeau à l’âge adulte aurait pu constituer un véritable point de bascule. L’idée est forte : deux êtres identiques, séparés à la naissance, ayant suivi des trajectoires radicalement opposées, dont l’un devient tueur en série. Ce contraste ouvre la voie à une réflexion intéressante sur le déterminisme, l’environnement et la construction de l’identité. Pourtant, là encore, le traitement reste relativement attendu. La manière dont ce frère manipulateur exploite la ressemblance physique, jusqu’à aller au bout de sa logique en éliminant son double pour prendre sa place, s’inscrit dans une mécanique narrative que l’on voit venir.

À partir de ce moment, le roman ne cherche plus à surprendre, mais à dérouler une conclusion déjà perceptible.

La fin, sombre et sans véritable échappatoire, s’inscrit dans la continuité du récit, mais sans proposer de véritable renversement. Elle reste cohérente, mais peut laisser une impression d’inachevé, ou du moins de manque d’audace. Là où l’on aurait pu attendre une conclusion plus radicale, plus dérangeante encore, le roman choisit une voie plus classique. Une fin encore plus cruelle — par exemple une condamnation injuste et irréversible — aurait sans doute renforcé la dimension tragique et laissé une empreinte plus durable.

Malgré ces réserves, De nulle part reste un roman intéressant, précisément parce qu’il déplace les attentes.

Ce n’est pas un thriller haletant au sens classique du terme, mais un récit sombre, froid, presque désenchanté, qui s’intéresse davantage aux failles du réel qu’à la construction d’un suspense. Claire Favan y propose une vision dure, sans concession, où les trajectoires individuelles sont écrasées par des mécanismes sociaux implacables.

Au final, De nulle part est un roman qui dérange moins par ce qu’il montre que par ce qu’il suggère : l’idée que l’horreur ne réside pas toujours dans l’exceptionnel, mais dans l’ordinaire. Une lecture frustrante sur le plan du suspense, mais marquante par son réalisme et la noirceur de son propos.

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