En attendant le déluge de Dolores Redondo
Un thriller efficace et immersif malgré quelques déséquilibres.
⭐️⭐️⭐️⭐️
L’intrigue s’articule autour du personnage de Noah Scott Sherrington, un policier expérimenté dont la trajectoire personnelle constitue l’un des piliers du roman. Âgé d’une quarantaine d’années, il est confronté à une double lutte : celle qu’il mène contre un tueur en série insaisissable, et celle qu’il mène contre son propre corps, fragilisé par une maladie cardiaque grave. Depuis quatorze ans, il poursuit un criminel surnommé « Bible John », responsable de meurtres particulièrement violents visant des femmes, et dont le mode opératoire témoigne d’une grande maîtrise et d’une intelligence inquiétante. Lorsque Noah parvient enfin à localiser sa cible, une crise cardiaque l’empêche de mener à bien son arrestation, provoquant l’échec d’un moment décisif et permettant au tueur de s’échapper vers l’Espagne. Ce basculement narratif introduit une dimension tragique qui dépasse le simple cadre de l’enquête policière. En effet, le protagoniste, conscient de la gravité de son état — et du fait qu’il ne lui reste potentiellement que quelques mois à vivre — choisit malgré tout de poursuivre la traque, au mépris des recommandations médicales et des limites imposées par sa hiérarchie. Ce choix, profondément irrationnel en apparence, confère au récit une intensité particulière, en inscrivant l’action dans une temporalité contrainte où chaque instant compte. L’enquête devient alors indissociable d’une quête personnelle, presque existentielle, dans laquelle se mêlent obsession, devoir et refus de l’inéluctable.
L’un des aspects les plus remarquables du roman réside dans sa capacité à maintenir une cohérence narrative en restant fidèle à son enjeu principal. Contrairement à de nombreuses œuvres du même genre, qui tendent à diluer leur intrigue dans des sous-récits sentimentaux ou des digressions inutiles, Dolores Redondo fait ici le choix d’une certaine sobriété. La dimension amoureuse, bien que présente, n’intervient que de manière tardive et demeure en retrait, évitant ainsi toute rupture de ton ou toute perte de tension. Ce parti pris contribue à renforcer l’immersion du lecteur, qui reste pleinement engagé dans la progression de l’enquête. Par ailleurs, le traitement des personnages féminins mérite d’être souligné, dans la mesure où il échappe à certains stéréotypes récurrents du thriller. Loin d’être réduites à des figures secondaires ou à des rôles purement fonctionnels, les femmes du récit disposent d’une véritable épaisseur, d’une histoire personnelle et d’une utilité narrative réelle. Cette attention portée à l’équilibre des rôles participe à la crédibilité de l’ensemble et enrichit la dynamique du récit sans en détourner l’attention.
Le personnage du tueur en série constitue un autre point fort du roman, tant par sa construction que par la place qu’il occupe dans l’économie narrative. À la fois insaisissable, méthodique et profondément dérangeant, il incarne une menace constante, dont la présence se fait sentir même en son absence. L’intérêt du récit repose en grande partie sur la confrontation intellectuelle qu’il entretient avec Noah, transformant la traque en une forme de duel psychologique où chaque avancée est le résultat d’une réflexion, d’une anticipation ou d’une erreur. L’autrice prend également le temps d’explorer son passé, en proposant une plongée dans une enfance marquée par des abus d’une violence extrême. Cette démarche permet d’apporter une dimension explicative au personnage, en éclairant les origines de sa cruauté sans jamais chercher à la justifier. Ce travail de contextualisation, relativement rare dans le traitement des antagonistes, contribue à complexifier la figure du tueur, en la rendant à la fois plus humaine et plus inquiétante. Il ne s’agit plus simplement d’un monstre abstrait, mais d’un individu façonné par une histoire, ce qui renforce la portée dramatique de ses actes.
Malgré ces qualités indéniables, le roman présente néanmoins certaines limites, en particulier dans sa seconde partie, qui se déroule en Espagne. Alors que la première moitié du récit se caractérise par une tension constante, alimentée par des scènes de crime marquantes et une atmosphère oppressante, la suite semble marquer un léger ralentissement. Les meurtres y sont moins nombreux, moins détaillés et globalement moins marquants sur le plan émotionnel. La traque se poursuit, et le suspense demeure présent, mais l’intensité qui caractérisait le début du roman s’atténue progressivement. Cette évolution peut donner l’impression d’un déséquilibre dans la structure narrative, comme si le récit peinait à maintenir le même niveau d’engagement sur toute sa durée. Le rythme devient plus inégal, et certaines séquences, bien que nécessaires à la progression de l’intrigue, semblent moins percutantes. Ce phénomène n’annule pas l’intérêt du roman, mais en atténue légèrement l’impact, en particulier pour un lectorat habitué à des thrillers très rythmés.
Le dénouement constitue également un élément qui peut susciter des réactions contrastées, notamment en raison de certains choix narratifs particulièrement sombres. L’arrivée du déluge, annoncée dès le titre, introduit une dimension quasi apocalyptique qui vient bouleverser les équilibres établis jusque-là. La mort du jeune Rafa, personnage vulnérable et profondément marqué par son passé, apparaît comme un moment particulièrement brutal, tant sur le plan narratif qu’émotionnel. Ce choix, s’il s’inscrit dans une logique de noirceur et de réalisme, peut néanmoins être perçu comme excessif, dans la mesure où il frappe un personnage déjà fragilisé. Il en résulte un sentiment d’injustice, qui peut marquer durablement la perception globale du roman. Cette décision narrative renforce la tonalité tragique de l’œuvre, mais elle soulève également des interrogations quant à l’équilibre entre impact émotionnel et nécessité dramatique.
Enfin, certains éléments secondaires auraient pu être mieux intégrés ou davantage développés. Le personnage de Colin, en particulier, semble relativement périphérique et n’apporte pas de contribution significative à l’intrigue principale. Sa présence, bien que justifiée à un certain niveau, ne génère ni tension supplémentaire ni véritable approfondissement thématique. Une simplification de ces éléments secondaires aurait sans doute permis de renforcer la cohérence globale du récit, en concentrant davantage l’attention sur les axes les plus forts, notamment la traque et la relation entre le policier et le tueur. Ce type de choix structurel, bien que mineur, participe à l’impression d’un roman qui aurait pu gagner en densité et en efficacité en resserrant certains aspects de sa narration.
Au final, En attendant le déluge s’impose comme un thriller solide, porté par une intrigue maîtrisée, des personnages complexes et une volonté affirmée de rester fidèle aux fondamentaux du genre. Malgré un certain déséquilibre dans sa seconde partie et quelques choix narratifs discutables, le roman parvient à maintenir l’intérêt et à offrir une expérience de lecture immersive. Il témoigne d’une réelle maîtrise des mécanismes du suspense et d’une capacité à construire une tension durable, même dans un cadre narratif très codifié. Une œuvre efficace et prenante, qui confirme le savoir-faire de Dolores Redondo et donne envie de poursuivre la découverte de son univers littéraire.

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